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Ces sommets qu’on atteint un jour…

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Le dernier pas

Elle montait d’un pas alerte. Elle se sentait essoufflée, mais continuait cependant à un rythme rapide. Un caillou la faisait trébucher, elle poursuivait sa route sur la montagne encore endormie. Il faisait sombre, le gris moche d’avant le jour. Ces minutes entre chien et loup qui laissent passer une lumière parcellaire, une lumière un peu avare qui recouvre les choses pour leur donner un simple contour, rien de plus. Elle sentait les odeurs de pin, l’odeur de l’humidité encore prisonnière de la mousse à l’aube, celle de la terre mouillée de rosée. Son cœur s’affolait, joyeux. Elle savait que c’était l’issue d’un long voyage. Ce court chemin vers le sommet offrait enfin ce qu’elle avait espéré lors des longues marches, des courtes nuits, des accidents de parcours. Toutes les chutes, les moments où il avait fallu se relever, ceux qui l’avaient blessée et avaient exigé qu’elle s’arrête, pour panser les blessures. Tout avait été une leçon, une respiration vivante, même les détours qu’elle avait pu prendre sans s’en rendre compte, parce qu’elle avait quelque chose à apprendre derrière le paysage inattendu qui s’offrait alors.  

Ses pas étaient rapides mais réguliers. Ils connaissaient le chemin, sans l’avoir jamais parcouru auparavant. Elle se fiait désormais à l’intelligence de la vie pour avancer. Elle avait appris à lâcher prise, sur le chemin. Elle avait la conviction que la vie savait mieux qu’elle les endroits par lesquels elle devait passer pour grandir. Elle avait pourtant résisté longtemps. Durant des mois, elle s’était entêtée à choisir la route, elle s’était révoltée contre les changements de programme, avait hurlé quand il avait fallu modifier la direction. Ces accès de colère la laissaient chaque fois exsangue, vidée, indécise sur la manière d’avancer. Elle avait appris. Tomber sept fois, se relever huit. Ce proverbe était resté, comme un panneau qui indiquait la direction. Elle avait appris à se relever, à se laisser traverser, à ne plus réagir. A choisir ses réponses.

Elle avait aussi fait le ménage. Choisi soigneusement ses compagnons de route. Il ne s’agissait plus d’être simplement accompagnée. Elle voulait du sincère, de l’authentique, du vrai. Du bienveillant et du tranquille. Exit les compagnons de voyage trop synthétiques, violents, psychologiquement fatigants… Voyager plus léger, avec moins, mais mieux. Détecter les voyageurs malhonnêtes, certains l’avaient roulée et elle avait compris qu’il fallait développer un détecteur à mensonge pour les éviter.

Il avait parfois fallu traverser des cours d’eau. A pied. Avec le sac sur le dos. Et parfois, elle était tombée, malgré les enjeux. Les affaires trempées qu’il avait fallu faire sécher. A chaque étape, chaque chute, elle apprenait. Elle avait compris qu’il était indispensable de remercier, et perdu l’habitude de maudire. L’acceptation de ce qui est était devenu une deuxième nature, après la capacité à rebondir. Il était indispensable d’apprendre à partir de l’existant, au lieu d’exiger ce qui n’existait que dans son imagination. Le principe de réalité s’imposait de lui-même, lorsqu’il fallait choisir une grotte pour la nuit afin de s’abriter de la pluie et du vent. Plutôt que de vouloir que la pluie et le vent disparaissent… Simple logique, qu’elle avait mis un temps fou, pourtant, à intégrer.

La confiance, elle avait été au cœur de ce voyage. Quand tout espoir s’éteignait dans la nuit, avec la neige ou la tempête, il fallait tenir quand même. Trouver l’endroit abrité où se reposer serait possible enfin. Il existait toujours. Elle avait peu à peu appris à sentir où ses pas devaient aller pour débusquer les abris, prendre les chemins les plus sûrs, éviter les ravins. Un saut dans le vide, parfois. Elle ne savait pas toujours où se poseraient ses pieds, il fallait continuer pareil. Chaque pas était alors un pas de confiance, une foi qu’elle développait comme un muscle, à mesure qu’elle avait les preuves qu’elle n’était pas seule, qu’une intelligence plus grande qu’elle la guidait. Avancer coûte que coûte. Parce que la route avançait dans une direction qui, quoiqu’obscure, correspondait à ce qu’elle était, au fond. Elle le sentait. Le bout du chemin lui ressemblait, comme jamais aucun chemin jusque-là. Il était question de se rencontrer, en haut de la montagne. De voir enfin celle qu’elle était devenue, dans le miroir de ces difficultés traversées au fil du chemin.

Le jour commençait à se lever doucement autour d’elle. Comme un éveil de début du monde, quand la lumière n’existait pas encore et qu’elle naissait dans un élan de gratitude du soleil tout neuf. La lumière se mit à envelopper le contour des choses, dessiner les arbres et les branches, recouvrir les pierres d’un voile fin. Un oiseau cria, s’élançant dans les airs dans un bruissement tranquille. Elle eut le cœur qui éclata de joie, à ce son si doux et serein. Son pas ralentit. Elle avait conscience que le moment était unique. Elle arrivait enfin à la destination qu’elle avait tant rêvée, durant des années. Le chemin arrivait à un point clé, un point de passage qui la ferait réaliser toute la route parcourue. Un petit animal glissa sur le côté, elle l’aperçut au dernier moment. Sur le bord du chemin, juste devant elle, une biche s’immobilisa, la regarda sans bouger. Alors elle s’arrêta pour la contempler avec ravissement, le cœur battant. La biche refusait de bouger, comme si elle lui rendait un hommage silencieux. Après un long moment, elle repartit dans la forêt. Le soleil venait de dessiner son museau fin. Elle arriva au sommet peu après. Les rayons de lumière touchaient à présent les pierres environnantes, le sommet des montagnes alentour, son visage à elle… Elle sentit la chaleur discrète lui manger les joues. Son cœur se dilata en parcourant la vue des montagnes, des vallées qui se dessinaient autour d’elle. Elle y était arrivée. Elle avait terriblement souffert, elle avait ri et pleuré, elle s’était sentie vivante comme jamais auparavant, tout au long de ce parcours qui avait duré plusieurs années. Il était temps de boire ce paysage jusqu’à la lie, de le graver en elle pour le rappeler chaque fois qu’elle en aurait besoin désormais. Elle se fit attentive au souffle qui balayait sa poitrine, au vent qui caressait son visage, aux odeurs de thym qui s’insinuaient dans ses narines. Elle nourrissait son regard de la lumière naissante, de la vue des montagnes. Elle était plantée sur ce sommet comme un arbre, témoin ancestral de la vie qui passe près de lui et à travers lui. Elle était. Elle est. A tout jamais.

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